"La famille Bélier": Le regard de Laurence Koehler professeur de langue des signes au lycée Jules Renard

"c’est une création pour les entendants"

Le long-métrage d’Éric Lartigau, toujours dans les salles, fait pleurer les entendants. Mais, les sourds, forcément en terrain connu, ne s’y retrouvent pas.

On en parle un peu moins maintenant mais, à sa sortie, le film La famille Bélier a propagé une grande vague d’émotion dans les salles de cinéma. On s’est transmis de bouche à oreille tous les sentiments que nous avons ressentis face à la surdité, face à l’adolescente, face au départ de nos chers enfants quittant le nid pour voler de leurs propres ailes.

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Sylvie Moudurier (à droite)est la seule interprète en langue des signes de la Nièvre. - Frédéric LONJON

 

Syntaxe et grammaire

 

Mais les malentendants, comment ont-ils v(éc)u ce long-métrage, eux qui vivent au quotidien le monde de la surdité ? Le regard de Laurence Koehler, professeur de langue des signes au lycée Jules-Renard, à Nevers, ne laisse planer aucun doute. « Pour moi, c’est une création pour les entendants. »

L’enseignante ne rejette pas en bloc la réalisation. Elle conseille à ses amis d’aller le voir. Mais elle ne peut pas le recommander à ses élèves, car « il y a trop d’horreur linguistique ». Au cours de la projection, elle a tenté de suivre la langue des signes. « Je n’ai rien compris. C’était vraiment n’importe quoi. J’étais même perdue et cela m’a mise en colère. On a abîmé ma propre langue. Je me suis même demandé à un moment si j’allais rester ou quitter la salle… Finalement, j’ai fait comme les entendants, j’ai regardé les sous-titres. »

C’est pour tout cela que Laurence Koehler ne comprend pas pourquoi autant de spectateurs ont pleuré. Pourtant, il y a cette histoire de jeune fille qui est le soutien de la famille. « Mais je sais à quoi ça correspond. Moi aussi, je suis sourde profond définitif et maman d’un garçon entendant. Ces jeunes, les “codas”, c’est eux qui font le relais, c’est leur vie quotidienne. Et c’est normal qu’à l’adolescence, comme n’importe quel ado, ils en aient marre. Ils se rebellent, mais ils n’abandonnent jamais les parents. »

 

Et puis, en tant que professeur de langue des signes, elle souligne qu’« apprendre cette langue en deux mois pour les acteurs ne veut rien dire quand on sait qu’il faut des années de cours de syntaxe et de grammaire pour les élèves ».

Elle se souvient, d’ailleurs, de son propre apprentissage. Un apprentissage indispensable. « Jusqu’à l’âge de 15 ans, j’ai suivi l’éducation oraliste, avec la lecture labiale. C’était horrible. Quand je suis arrivée en classe de troisième, je n’en pouvais plus. Au bout de trois ou quatre minutes, je décrochais, j’étais fatiguée. Les mots se ressemblaient, ce qui débouchait parfois sur des quiproquos. Alors, j’ai décidé d’apprendre la langue des signes, car je voulais entrer à l’université. »

« On se débrouille très bien, on se fait comprendre »

Oui, mais dans la vie en général, tout le monde ne parle pas la langue des signes. Est-ce que tout le monde peut comprendre les sourds qui l’utilisent ? « On se débrouille très bien, on se fait comprendre. Un jour, je suis tombée en panne sur l’autoroute et j’étais seule. J’ai pris mon portable, j’ai fait le 114. Je n’ai eu besoin de personne. Aujourd’hui, en 2015, avec tous les équipements technologiques, ce n’est pas difficile de communiquer et de se faire comprendre. »

Elle apporte, cependant, un bémol dans sa perception critique : le film a permis de mettre en lumière la surdité. Malgré cela, elle a, de loin, préféré Marie Heurtin, avec Isabelle Carré. Et autre point positif, des élèves du lycée, des entendants, sont venus lui parler après avoir vu le film. Cela a favorisé les échanges et une meilleure approche du monde des malentendants. En tout cas, ne lui parlez pas de handicap.

Sylvie Anibal
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