Une magistrale leçon d’Histoire

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Les élèves des classes littéraires du Lycée Jules Renard, ainsi que celles du lycée Raoul Follereau, ont assisté à une émouvante et puissante démonstration à propos du métier d’historien, des mémoires de la Shoah , leur enseignement, leurs évolutions dans un contexte où l'histoire est de plus en plus politisée. 

 

L’historienne Annette Wieviorka, ancienne directrice de recherche émérite au CNRS et spécialiste mondialement reconnue de la mémoire de la Shoah, a répondu aux sollicitations des professeurs d’histoire géographie du lycée, Mesdames Pascale Fleisch et Natacha Viard afin de partager avec les élèves son extraordinaire connaissance du génocide juif durant la Seconde Guerre mondiale. Mais également sa passion toujours intacte de la transmission, car cette ancienne professeure l’affirme : « on reste prof toute sa vie » !

Elle les a fait s’approcher au plus près des méthodes, des obstacles et enjeux de la pratique de l’histoire aujourd’hui, à l ‘heure où les injonctions et les affirmations politiques se multiplient réfutant ainsi l'esprit critique inhérent à cette exigeante discipline.

C’est une étape supplémentaire importante dans la formation citoyenne des élèves de Première et Terminale Littéraire. Ils travaillent en effet depuis septembre sur l’Histoire et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale. Une visite au Mémorial de la Shoah en septembre 2017 avait ouvert la réflexion, puis s’était poursuivie par des séances de recherche autour de thèmes comme le devoir de mémoires, la multiplication des commémorations, comprendre le Grand Silence, cette période d’  « oubli » du génocide dans l’espace public après la guerre, reléguant la parole des rescapés comme Simone Veil à la marge.

Durant plus de 2 heures et quart, un riche échange s’est opéré entre cette passionnaria engagée et les élèves. Mme Wieviorka a débuté son intervention par l’évocation de son travail actuel, la rédaction d’un ouvrage consacrée à Ginette Bachs emprisonnée en 1953 après avoir mis fin à sa grossesse, à une époque où l‘avortement était interdit et puni par la loi. Evoquant l’interrogation des archives, leur difficile conservation et accès, la nécessité d’être un médiateur dans la société, elle a montré comment écrire un tout petit bout d’Histoire à partir de récits privés mais aussi ce sentiment d’être relié à une chaîne qui se poursuit… car le combat continue pour la liberté des droits individuels.

Interrogée sur le révisionnisme , elle a réaffirmé un principe non négociable : les faits établis comme ceux du génocide de plus de 2 millions de Juifs entre 1941 et 45 ne se discutent pas , pas plus que « la lune n’est pas en roquefort » comme le rappelait avec humour l’historien Pierre Vidal Naquet. Les preuves font qu’ont ne peut réécrire cette histoire. Seule l’ interprétation des faits donne matière à débat. Déjà l’historien Marc Bloch, un modèle pour Annette Wieviorka, évoquait déjà les fausses nouvelles et rumeurs durant la Première Guerre mondiale, instruments politiques à questionner.

Puis une élève a soulevé la question de la place de l’histoire dans la construction du récit national , thème cher à de nombreux politiques. Pour exister, une nation a besoin qu’on lui raconte des histoires pour se constituer comme telle. Aujourd’hui, prenons gare à une histoire qui ne serait que caution morale dans un débat très politisé. Mme Wieviorka a d’ailleurs souligné que l’histoire avait une place bien minime auprès d’une classe politique rajeunie, déconnectée de la Seconde Guerre mondiale ou de l’Algérie.

Les questions des élèves ont ensuite porté sur la place des commémorations, « une folie ! » : quels faits commémorer ? Quel personnage ? Le cas de l’écrivain antisémite Céline ou celui de Charles Maurras ont été abordé. Attention également à ne pas confondre histoire et mémoires lorsque des groupes font le choix identitaire de s’inscrire dans un récit collectif alors qu’il ne s’agit que de parcours individuels, à propos de la Loi Taubira établissant l’esclavage comme crime contre l’humanité.

Ont été abordé la question de la dérive de la Pologne vers une extrême droite dangereuse au sein de l’ Union européenne, qui se doit d’être ferme afin de préserver l’exigence démocratique qu’implique la citoyenneté européenne.

La disparition de Simone Veil était aussi au coeur des interrogations : « Comment avez-vous rencontré Simone Veil ? Maintenant qu'elle n'est plus là pour témoigner comment pensez-vous que la mémoire de la Shoah va continuer a se faire entendre auprès de l'opinion publique  ? A t elle besoin d’être « incarnée » pour être transmise ? » la mémoire de cette grande dame a été évoquée, tant pour la cause des femmes que la construction européenne et la mémoire de la déportation.

L’intervention s’est poursuivie dans les locaux de la radio étudiante Bac Fm. Deux élèves, Manon en TL sur Jules Renard et Cannelle en 1L sur Raoul Follereau, ont assuré l’interview, assistées d’un étudiant en histoire.

Au final, c’est un magnifique plaidoyer pour une citoyenneté vigilante, un esprit critique affûté et sans cesse interrogé, une nécessaire implication dans l’histoire de chacun qui ont été défendus, avec force et passion. Les élèves ont été frappé par l’ardeur de cette jeune retraitée qui fait de l’histoire, à l’image de Karl Marx, un moteur de progrès.

Dans un de ces ouvrages,L’ère du témoin , elle affirmait :

« L’historien n’a qu’un seul devoir, celui de faire son métier, même si les résultats de ses travaux nourrissent le débat public ou la mémoire collective ou sont instrumentalisés par l’instance politique. Car , quand la trace s’estompe avec le temps, reste l’inscription des événements dans l’histoire qui est le seul avenir du passé. ».

Merci Madame, nous ne vous oublierons pas . 

Ecouter l'interview d'Annette Wieviorka sur BAC FM  (durée 40 mn)

 

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